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Pourquoi célébrer le temps qui passe ?

Quoi de plus humain, de plus universel, que le besoin de célébrer le temps qui passe ? Dans bien des familles, la fin de l’année civile est d’abord un temps de fêtes et de rituels qui rassemble petits et grands. À chaque famille ses petites habitudes, ses recettes et ses traditions : qu’elles fassent ou non référence à des cultures religieuses ou populaires, que nous ayons à cœur de les préserver ou de les réinventer, toutes nous invitent à goûter l’instant présent avec plus d’intensité ; toutes nous rappellent l’importance de donner à nos enfants des points d’ancrage pour surmonter l’impermanence du monde.

Indispensables rituels

Dans toutes les sociétés humaines, contemporaines ou anciennes, il existe des fêtes destinées à célébrer le début d’un nouveau cycle. Pourquoi sont-elles si indispensables, si incontournables ? Cette question en apparence anodine a occupé des générations de chercheurs en sciences sociales. Martine Segalen (1) – ethnologue, sociologue et auteure d’un livre sur le sujet – a résumé leurs conclusions. Selon elle, les rites périodiques ont d’abord pour fonction de nous permettre de maîtriser les cycles naturels tels que les saisons, mais aussi des phénomènes astronomiques comme la durée du jour et de la nuit, la hauteur du soleil dans le ciel ou la visibilité ou non de certaines constellations. L’observation de ces événements a d’ailleurs permis de structurer les premiers calendriers dont le nôtre est un lointain descendant. On peut trouver la trace encore vivante de cet antique travail d’observation en constatant par exemple que la plupart des fêtes chrétiennes qui jalonnent encore notre calendrier coïncident en réalité avec des fêtes pastorales ou agraires, remontant au temps des anciens Hébreux. À cette époque, la connaissance des saisons avait d’autant plus d’importance qu’elle était cruciale pour effectuer efficacement les semis, les récoltes, ou planifier la reproduction des animaux d’élevage. Mais ce n’est pas tout, car les rites de renouveau ont aussi une incontournable fonction sociale. Martine Segalen la décrit en ces termes : « Les rites ont pour but de rattacher le présent au passé, l’individu à la communauté ». En effet, durant ces rites, des sentiments sont ressentis en commun, des actes sont effectués ensemble. À chacun d’entre eux, on célèbre moins le temps qui passe que la force du groupe qui se réunit.

Où sont passés nos rituels ?

Pourtant, certains pessimistes crient actuellement au désastre : nos sociétés contemporaines auraient perdu leurs rituels ! L’avis de Martine Segalen est pourtant bien plus nuancé. Certes, certains rituels ont disparu ou se sont affaiblis dans le courant du XXe siècle : c’est par exemple le cas des rites chrétiens (baptêmes et communions), des cérémonies de remise de prix à l’école, du service militaire ou encore du mariage, envisagé comme unique préalable à la vie conjugale. Mais, parallèlement, d’autres rituels se sont développés : on pense aux fêtes d’anniversaire, autrefois considérées par l’Église comme un péché d’orgueil ; à la multiplication contemporaine des baptêmes républicains ; à la célébration de la perte des dents de lait… Enfin, certains rituels, loin d’avoir disparu, ont juste été réinterprétés : c’est le cas particulièrement de la fête de Noël, autrefois considérée comme une fête religieuse comme les autres, qui est peu à peu devenue, sous l’influence des États-Unis et au grand dam de l’Église, la fête populaire qu’on connaît aujourd’hui. Pour les historiens (2), si Noël est aujourd’hui la plus importante des fêtes familiales, c’est d’abord parce qu’elle a su réaliser un mariage heureux entre des éléments de folklore anciens, venant de divers pays, et les valeurs contemporaines telles que la centration sur l’enfant, si chère à notre société.

Contre le consumérisme

La popularité de Noël a pourtant son revers de médaille, car cette fête est aussi devenue un enjeu majeur pour les « marketeurs ». La course aux cadeaux ou à la débauche alimentaire peut alors générer chez les adultes un sentiment d’écœurement et de perte de sens, bien éloigné des valeurs qu’ils souhaitent transmettre à leur enfant à cette période de l’année. Pour y remédier, les initiatives ne manquent pas ! Certains parents encouragent leurs enfants à inscrire dans leur « liste au Père Noël » des cadeaux non matériels,(séances de cinéma, places de spectacle, contribution à un stage de kayak) ; d’autres – surtout lorsque les enfants sont petits et que leurs besoins évoluent vite – n’hésitent pas à mettre de côté certains cadeaux pour les leur présenter au fil des semaines plutôt que de voir leurs enfants submergés le matin de Noël. Dans d’autres familles encore, on réhabilite le « fait maison » : on demande à une grand-mère de tricoter une écharpe Harry Potter, à un grand-père de construire une cabane dans les arbres, et l’on fabrique soi-même son calendrier de l’Avent et ses décorations. On trouve aussi sous le sapin de plus en plus d’objets de seconde main : pourquoi racheter neuf ce qui peut encore servir ? D’autres parents vont encore plus loin en s’inscrivant dans l’objectif écologique « zéro déchet » (3) : ceux-là troquent ainsi le traditionnel sapin de Noël jetable contre un arbuste d’intérieur durable. On peut encore signaler l’initiative de certains parents qui, pour redonner du sens à la fête de Noël, vont jusqu’à renouer avec ses origines païennes en célébrant le solstice d’hiver, jour le plus court de l’année.

Préserver la magie de Noël

Reste que, quels que soient nos griefs à l’égard de la société de consommation, nous ne voudrions pour rien au monde priver les enfants de la magie de Noël. Qui d’entre nous n’a jamais été hypnotisé par la beauté d’un sapin illuminé dans la pénombre, ébloui par les décorations dans la rue et les devantures de magasins parées de rouge et d’or, subjugué en découvrant au petit matin la multitude des boîtes recouvertes de papier multicolore ? Pour certains parents, cette féerie est indissociable du mythe du Père Noël qu’on nourrit avec ferveur ; pour d’autres, moins à l’aise avec ce folklore, la magie naît des surprises que chacun, petit ou grand, aura pris le soin de préparer en secret ; pour d’autres encore, les yeux brillent dès la première clémentine transformée en lanterne, la première bougie posée sur le rebord de la fenêtre, la première fournée de biscuits à la cannelle… Car, que l’on soit plutôt attaché aux traditions ou prompt à les rénover, les rituels les plus doux restent ceux que l’on a construits au fil des ans avec ses enfants, ceux qui n’existent presque que pour nous. Ceux-là sont l’essence même de l’enfance et le sel de la vie.

 

(1) Martine Segalen, Rites et rituels contemporains, Armand Colin, 2009.

(2) Alain Cabantous, Noël – Une si longue histoire…, Payot, 2016.

(3) Bea Johnson, Zéro déchet, J’ai Lu, 2015.

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